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Comment concilier valeurs
et besoins de financements ? Accepter des subventions d’entreprises
remet-il en cause notre éthique ? Comment construire des critères de
partenariats éthiques applicables pour les associations étudiantes ?
Animateur : Jérôme
Commoy, chargé de la politique de partenariat du REFEDD
Intervenants :
Céline Conrardy, responsable
de Planète D
Ruppert Vimal, membre du
GRAPPE (Groupement d’associations porteuses de projets en environnement)
Sujet conflictuel au sein des associations étudiantes
qui ont fait des choix très différents en matière de partenariat, la
question des financements par le public et/ou le privé et des critères
éthiques à mettre en place peut s’avérer... explosif.
Afin de poser les termes du débat, Jérôme Commoy
propose une définition de l’éthique comme la construction d’un système
de valeur. Une notion toute relative, donc, qui dépend bien souvent du
ressenti de chacun. Il propose néanmoins de laisser, le temps du débat,
l’affect de côté afin de se concentrer sur les arguments qui ont
conduit les différentes associations à définir leur politique de
partenariat.
Deux intervenants viendront présenter la politique de
partenariat de leurs associations respectives. À l’issue des débats,
Jérôme Commoy propose de consacrer un temps à l’élaboration collective
de critères éthiques pour les partenariats du REFEDD.
Ruppert Vimal, membre du GRAPPE -
Groupement d’associations porteuses de projets en environnement
 Le
GRAPPE réunit les associations organisant des Semaines étudiantes de
l’environnement dans plusieurs villes de France : une communication et
une réflexion commune, notamment autour des valeurs du Développement
Durable, est mené au sein du Groupement.
Conjointement, les associations du GRAPPE ont établi une charte
afin de définir les valeurs qu’elles souhaitaient insuffler à la
Semaine étudiante de l’environnement. L’un des points concerne la
politique de partenariat et stipule que les organisateurs de
l’événement ne peuvent pas recourir à des financements privés. Une
politique stricte, néanmoins pondérée par un point ultérieur de la
charte selon lequel « tout point de la charte est révisable »...
Le public
recouvre l’ensemble des institutions territoriales (régions,
départements, villes, etc.), l’Etat, les services publics et d’intérêts
publics.
Le privé
recouvre toutes les structures poursuivant des objectifs de bénéfice et
de rentabilité. Cela exclut donc les coopératives, entreprises
d’économie sociale et solidaire.
Si le GRAPPE a fait ce choix, c’est que ses membres
considèrent que les enjeux environnementaux, qui posent la
problématique de ressources planétaires finies, ne sont pas compatibles
avec une logique de marché encourageant une consommation exponentielle.
Or pour eux, accepter un partenariat avec des entreprises participant à
ce système revient à cautionner les valeurs qu’elles portent.
Le rejet total des partenariats privés n’a cependant
pas été si simple à formuler. Afin de construire cette résolution, les
membres du GRAPPE se sont interrogées sur les différentes structures
composant ce paysage entrepreneurial privé. Pour chacune de ces
structures, des réserves se sont imposées :
Les Petites structures dont la démarche
correspond aux valeurs prônées par le GRAPPE
(magasins bio, etc.). Éthiquement, des partenariats pourraient certes
être envisagé. Mais pourquoi choisir un magasin plutôt qu’un autre ? Si
les partenariats se multiplient, l’association risque par ailleurs
d’être confronté à une surenchère de logos sur ses documents de
communication, ce qui pose deux problèmes : 1) la pollution visuelle de
la publicité, à laquelle est farouchement opposé le GRAPPE ; 2) faire
la promotion d’une structure commerciale, quelques soient ses valeurs,
est-il vraiment le rôle d’une association ?
Les Grosses structures dont la démarche
correspond aux valeurs prônées par le GRAPPE.
Nouer des partenariats pourrait également être envisagé. La « mode »
environnement, qui amène de plus en plus d’entreprises à développer une
communication vantant leur politique environnementale, rend néanmoins
difficile la distinction entre ce qui relève de réels efforts, et les
"effets de manche " destinés à rehausser l’image de la boîte. Difficile
également de vérifier la probité de ces grosses structures en matière
de politique sociale : les différences salariales entre patrons et
salariés, les délocalisations dans des pays ne respectant pas toujours
les droits du travail constituent déjà en soi des motifs de refuser un
partenariat avec des entreprises.
Les petites et grosses structures dont la
démarche ne correspond pas aux valeurs prônées par le GRAPPE.
Associer leur image à des entreprises véhiculant des valeurs en
contradiction avec le respect de l’environnement va à l’encontre de
l’éthique du GRAPPE.
Reste la question des Fondations qui proposent des
subventions sous forme de mécénat, ce qui ne donne pas lieu, en
principe, à des partenariats commerciaux. Pour le GRAPPE, la question
d’accepter ces financements s’est posé. Il leur a cependant semblé
difficile d’ignorer les entreprises qui se cachent derrière ses
fondations et qui sont souvent les mêmes que ces grosses structures aux
quelles refuse de s’associer le Groupement.
Enfin, privilégier les fonds publics relève d’un acte
militant. D’abord parce que cela revient à défendre la notion de
service public. Ensuite parce qu’en limitant les apports financiers
pour l’organisation de leur Semaine étudiante de l’environnement, les
organisateurs se contraignent à être plus responsables et économes : au
lieu de faire appel à des prestataires, des partenariats sont noués
avec d’autres associations ; des idées d’activités moins dispendieuses
sont recherchées, etc.
Est-ce réellement la peine, alors de compromettre son éthique
avec des partenariats privés alors que le fonctionnement de
l’association ne le nécessite même pas ?
Céline Conrardy, responsable de
Planète D
 Les
partenariats doivent être cohérents avec les objectifs de
l’association. Il semble normal que pour un événement tel que la
Semaine étudiante de l’environnement, dont le but est de sensibiliser
aux enjeux environnementaux, aux bonnes pratiques, faire appel à des
partenariats privés soit en contradiction avec l’effet recherché : un
logo Total risque fortement de dévaloriser la sincérité du propos.
Mais si le but recherché par l’association est de mener un
lobbying extérieur afin de mettre en place des bonnes pratiques sur des
campus ou dans des entreprises, de convaincre des acteurs économiques
ou politiques d’adopter des mesures environnementales, le problème est
tout autre. L’intérêt de l’association sera alors de nouer un maximum
de partenariats, surtout avec des acteurs a priori éloignés de sa
démarche, afin qu’ils participent à cet effort.
Une association étudiante qui souhaite mettre en place une
démarche "Agenda 21" sur son campus n’a ainsi pas intérêt à se mettre à
dos l’administration de la fac : ce n’est qu’avec son soutien que les
étudiants pourront imaginer des projets de grande ampleur, lever les
fonds matériels et humains nécessaires pour réaliser ces projets. De
même, modifier les bonnes pratiques d’une société ne peut se faire sans
rallier les entreprises privées qui la compose.
C’est dans cet esprit que Planète D a conçu les
"Trophées Planète D" qui récompensent les meilleurs projets
environnementaux sur le campus. L’association démarche des entreprises
afin qu’elles financent les récompenses. Elle demande également à ces
entreprises de s’engager à rencontrer les gagnants des Trophées Planète
D afin de potentiellement les recruter pour développer la politique
Développement Durable de leur structure.
Aucune secteur d’activité n’a été exclu d’office pour financer le
Trophée. L’association considère en effet que l’éthique d’une
entreprise ne dépend pas de son secteur d’activité, mais de sa volonté
ou non d’avancer vers une démarche Développement Durable. Certaines
entreprises ont ainsi rejeté la proposition de Planète D, alors que
d’autres, a priori plus "polluantes", ont très vite accepté. Il est par
ailleurs plus intéressant d’aller vers des entreprises réticentes et de
les convaincre de s’intéresser à cette démarche que de s’adresser à des
acteurs déjà convaincus. Pour autant Planète D n’accepte pas n’importe
quel partenariat : seuls ceux qui acceptent de jouer le jeu et de
s’impliquer sont retenus.
Pour les associations étudiantes, le système des
Trophées est également intéressant. Si Planète D est tenu de
communiquer sur ses "partenaires", les projets primés n’ont en revanche
pas a apposer le logo sur leurs documents. Cela peut donc leur
permettre de voir leurs projets financés sans compromettre leur image.
Débats avec la salle
Les associations étudiantes
ont-elles réellement la capacité de gérer ces partenariats donnant /
donnant avec des entreprises privées ?
La vision de Planète D est intéressante dans la mesure où elle
permet d’exiger une démarche de progression de la part de l’entreprise.
Mais cela n’est pas forcément le cas pour tous les projets : que
proposer en échange du financement d’un événement comme la Semaine
étudiante de l’environnement ? Une association étudiante a-t-elle par
ailleurs les moyens humains et de notoriété pour obliger les
entreprises partenaires à respecter leur engagement ?
Selon Céline Conrardy, les entreprises s’engagent souvent dans une
démarche DD pour deux raisons. La première c’est parce que, de par sa
culture et les valeurs qu’elle prône, l’entreprise est déjà réceptive
aux thématiques environnementales : il est alors fort probable qu’elle
respecte ses engagements sans pression de la part de l’association.
L’autre raison est plus pragmatique : de nombreuses entreprises sont
aujourd’hui contraintes par la loi d’améliorer leur impact
environnemental. Là encore, leur intérêt ne nécessite pas de pression
particulière des associations.
Les financements publics nous
rendent-ils réellement plus indépendants ?
Des associatifs soulignent les limites des financements publics.
D’abord car ceux-ci sont restreints, en nombre et en nature : que fait
l’association si la Ville ou la Région décident de stopper leurs
subventions ? Par ailleurs, ces partenariats avec le public
laissent-ils vraiment plus de marges aux organisateurs ? Quelle liberté
si l’on souhaite, par exemple, organiser un débat critique sur la
politique environnementale locale ? Enfin, l’argent public étant pour
une grosse part issue de la TVA sur la consommation, peut-on vraiment
considérer qu’il ne fait pas partie du système de marché ?
Doit-on vraiment passer par des
partenariats financiers pour mener nos projets ?
Afin d’être indépendantes de toute pression financière, les
associations étudiantes n’ont-elles pas intérêt à développer des
activités "dématérialisées" ne demandant pas d’apports financiers
conséquents ? Des associatifs soulignent également l’existence de
systèmes permettant d’échanger des services sans passer par des
transactions financières, tels que les SEL (Systèmes d’Echanges Locaux).
Jérôme Commoy, chargé des
partenariats du REFEDD
 Chargé
de mettre en place des critères de partenariat pour le REFEDD, Jérôme
Commoy présente les conditions dans lesquelles cette politique a été
pensée, et les premières pistes de critères élaborées.
Deux problématiques se posent pour le réseau à travers
la mise en place de cette politique :
La nécessité d’établir des critères en cohérence avec les
valeurs des associations, multiples, qui composent le réseau
L’importance
de voir les associations étudiantes adhèrer à la politique mise en
place par le REFEDD afin que le réseau puisse fonctionner de manière
viable
Quelques impératifs ont été établis pour cadrer cette
politique de partenariat :
Elle
doit permettre au REFEDD de maintenir son indépendance, ce qui implique
une diversification des partenariats : le réseau ne doit être
tributaire ni du politique (subventions publiques), ni des intérêts
d’entreprises (subventions privées) : ces deux types de financements
seront donc mixés.
Le réseau souhaite conserver son droit d’être critique face
à toute structure, même si certaines le subventionnent.
Le REFEDD refuse les financements de structures n’adhérant
pas aux valeurs qui structurent le réseau.
Un certain nombre de critères ont été esquissés afin de
délimiter la politique de partenariat du REFEDD. Jérome Commoy précise
que ces critères sont encore en cours de construction.
Le REFEDD ne développera pas de partenariat avec des
structures dont l’activité est la suivante :
Le développement, la fabrication et la distribution de
toutes formes d’armement ;
L’industrie du nucléaire civil et militaire ;
L’extraction et l’exploitation industrielle des ressources
naturelles, minières et pétrochimiques ;
La
recherche, la fabrication et la vente de produits de la bioingénieurie,
biotechnologie et organismes génétiquement modifiés ;
La grande distribution.
Le REFEDD ne développera pas de partenariat avec des
structures ayant les pratiques suivantes :
Entreprises reconnues pour des pratiques destructrices de
l’environnement ;
Entreprises couramment en litige concernant la violation des
lois environnementales et sociales ;
Entreprises reconnues pour produire des biens et des
services portant atteinte à l’environnement et à l’intégrité humaine ;
Entreprises reconnues pour agir à l’encontre des
organisations écologiste et/ou des droits de l’homme ;
Entreprises
reconnues pour avoir participé à des actes de Greenwashing (méthode de
publicité mettant en avant une pratique environnementale d’une
entreprise sans qu’aucun acte concret ne soit fait dans ce sens) ;
Entreprises reconnues pour effectuer des discriminations
ethniques, culturelles et syndicales ;
Entreprises qui investissent directement dans des fonds
irresponsables
Débats avec la salle
Les critères doivent être plus
précis.
La formule d’entreprises "reconnues comme..." peut poser problème :
qu’entend-on par là ? Que les entreprises ont été reconnues pénalement
ou qu’elles ont la réputation de ? Car si le ressenti est subjectif et
que les associations membres du réseau doivent discuter du bien fondé
de chaque partenariat, la vie du réseau risque de s’avérer compliquée.
Ne serait-il pas plus pertinent de mettre en place une méthode
permettant aux associations de se mettre d’accord sur les
partenariats ?
Jérôme Commoy souligne que les critères présentés se sont
inspirés de ceux mis en place par un réseau national étudiant au Canada
et qu’ils ont été efficaces et pertinents.
Pourquoi ne pas exclure a priori
les partenariats privés puis se laisser la possibilité de les étudier
au cas par cas ?
Une variante pourrait consister à inclure d’emblée les organismes
privés relevant de l’économie sociale et solidaire.
Il est également proposé une politique de partenariat à double volet :
Une première politique très stricte pour le fonctionnement
du réseau
Une politique plus souple pour les projets adaptée aux
objectifs visés
Plutôt que de limiter les
partenariats, pourquoi ne pas proposer un accompagnement aux
entreprises partenaires afin de les aider à évoluer vers une démarche
de développement durable ?
Ce partenariat donnant / donnant permettrait d’éviter l’aspect
"publicité" du traditionnel partenariat "subvention contre logo".
Jérôme Commoy rappelle néanmoins que le REFEDD ne dispose pour
l’instant ni des moyens humains, ni de l’expertise lui permettant de
mener une politique de ce genre.
En savoir plus :
GRAPPE : www.arvuez.org
Planète D : www.planetd.fr
REFEDD : www.refedd.org
Pour poser vos questions à Jérôme Commy :
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